R-ÉVOLUTION 

R-ÉVOLUTION.2.0 

Ce qui me meut me fait-il avancer ? 

  

Recherche photographique 

 

Alain Godéreaux, mon ami peintre, est venu au studio, chercher des tirages de ses œuvres. Je lui ai proposé de faire un portrait, j’avais une vague idée… Quelques essais de lumière et je lui demande d’enlever son tee-shirt et de prendre une position assez inconfortable. Il a été un peu surpris, un peu réticent, mais il s’est prêté au jeu. L’idée était que débarrassé de son vêtement, il ne restait là que la personne, entière, sans artifice, livrée à l’objectif. Tirage en noir et blanc, sur fond noir, le regard frontal face au spectateur, le modèle se livre complètement. L’idée vint d’en faire une série, des portraits torse nu d’hommes et de femmes, avec le même éclairage, la même mise en situation. La série devait s’appeler « L’âme à nu ». 

  

Ceux qui me connaissent bien, savent que je n’ai jamais su choisir entre mes deux passions, la chanson et la photographie, et que depuis maintenant plus de 40 ans j’ai mené les deux de front. Peu de temps après ce portrait je reprenais la guitare et le micro après des années d’abstinence ! 

  

« Tout aurait dû bien se passer. Je m’étais préparé avec zèle, répétitions 3 à 4 heures par jour depuis un bon moment. Après pas loin de dix ans sans mettre les pieds sur scène, j’allais chanter de nouveau. Pas le grand come-back, pas une des belles scènes, un des beaux théâtres où j’avais eu la chance de traîner mes guêtres pendant près de vingt ans à chanter pour les enfants, pas le retour enthousiaste nourri d’applaudissements et de rires, de sourires ravis, d’autographes sur des cahiers cornés ou sur de petits bouts de papiers déchirés, partagés pour que chacun ait le sien, mais quand même, là c’était un peu violent. Je m’étais préparé avec soin, le matériel était rangé minutieusement dans le camion, la boule au ventre était bien là. Daniel devait me rejoindre sur place, fidèle ami de notre bande des cinq, photographes épicuriens, pour qui je repoussais la chansonnette de temps en temps en fin de repas souvent bien arrosés. Je connaissais la salle de la maison de retraite du bled d’à côté, je l’avais vue lors de la rencontre avec l’animatrice. Rideaux noirs, projecteurs, sono, tout était prévu pour transformer cette salle improbable en un petit théâtre le temps d’un après-midi. Daniel est arrivé quelques minutes après moi, la petite pluie ambiante allait compliquer le déchargement du camion, mais le pire fut la présence des personnes âgées dans ce hall qui devait me servir de music-hall ! Le spectacle devait démarrer à 15h00, mais ils étaient tous là, deux heures avant, à attendre l’événement, à attendre l’Artiste qui allait les distraire un moment. Pas l’attente de gamins joyeux qui gambadent autour de vous avec des rires et des questions improbables, mais l’attente de vieux gamins quasiment grabataires. Certains dans des fauteuils, leurs pauvres corps décharnés retenus par divers accessoires,les muscles refusant de traîner plus loin leurs os saillants, la tête vacillante tentant d’émettre quelques sons, de vous interpeller. Les plus valides s’accrochent parfois à ma manche, bredouillant quelques mots gentils, de bienvenue, un sourire magnifique et désespérant, la bave aux lèvres et recommençant le même rituel à chaque passage. Le tour de chant fut difficile, les projecteurs découpaient ces pauvres corps en ombres chinoises. Quelques reflets sur les visages, de vagues sourires figés auxquels se rattraper, en vain. L’animatrice qui passe de vieux en vieux haranguant, gesticulant, c’est la fête bordel ! Mon ami Daniel, El Bouli, se déplace entre ces statues de chair pour me prendre en photo. Je me raccroche à l’idée de leur apporter un peu de bonheur, un bonheur certain en fait. Quand tout est fini, quand on range les instruments, les mains se retendent, m’agrippant le bras de leurs pauvres mains osseuses. Des compliments fusent, pas toujours très clairs, et cette même question incessante comme les gamins dans les cours de récré : vous revenez quand ? Je souris, je dis un mot gentil, je suis bouleversé. El Bouli, lui qui soigne sa vieille mère à la maison, lui qui tâte dix ans de plus que moi avec pas mal de problèmes de santé, n’est pas en meilleure forme ; « On va s’en jeter un, dis ? » 

  

La nuit a été difficile, ma putain de trouille de la mort en pleine gueule, de la mienne, de ceux que j’aime… Mon appareil d’aide respiratoire sur la tronche, tu te rends compte, si je viens à crever comme ça, que mon fils me retrouve au matin, le masque hurlant son mistral sur ma bouche béante. Ce matin j’ai vraiment une sale tête dans le miroir de la salle de bains, les cheveux hirsutes, la peau grise, mal rasé, le visage bouffi, gonflé, les cernes noirs... Putain, j’ai cinquante deux balais, je suis un cadavre en devenir. » 

  

Je me retrouve au studio, la photo d’Alain est là accrochée au mur, il me regarde, il m’interroge, je m’interroge. Il faut aller plus loin. Ce n’est pas l’âme à nu mais l’humain face à sa destinée, son parcours ciselé dans sa chair par les années. L’humain en temps qu’individu et en sa globalité. 

  

La terre a environ 4,54 milliards d’années. La présence de l’homme remonte à environ 7 millions d’années, autant dire qu’elle est anecdotique... Une espèce future retrouvera peut-être des traces de notre passage dans quelques centaines de millions d’années comme nous pouvons en trouver aujourd’hui des dinosaures.  

Si l’on ramène l’existence de la terre à 46 ans, la révolution industrielle a commencé il y a moins d’une minute. Cette minute-là a suffi à l’homme pour bouleverser l’équilibre de sa vieille planète et cependant la population mondiale a été multipliée par 7 et l’espérance de vie augmente d’environ un trimestre par an. L’homme est incapable ou s’interdit d’évaluer à long terme l’impact de sa présence et de ses agissements sur l’avenir lointain de son habitat. Par contre il est préoccupé par la trace qu’il laissera dans l’histoire, celle de son village, de son pays, de son continent, du monde ou plus modestement de sa famille. Il voudrait que son bref passage sur cette petite planète soit indélébile.  

Essayons de regarder en arrière, on ouvre la boîte de gâteaux secs en fer blanc qui contient les photos de famille. Aujourd’hui on consomme des images par milliers, nos appareils numériques engrangent sans cesse les moindres instants de notre courte existence, et l’on se rend compte que finalement la vie de notre famille tient dans une petite boîte en fer blanc. Trois, quatre voire cinq générations, une centaine d’années... trente secondes ! La vie des plus anciens nous est un peu confuse, on en connaît les grandes lignes, quelques anecdotes qui se transmettent oralement et finiront par disparaître. 

  

Durant notre vie, le temps laisse son empreinte irréversible sur notre visage et notre corps. Depuis toujours, l’homme s’efforce d’en retarder les effets dévastateurs. Pourtant cette décrépitude annoncée, cette obsolescence programmée est irrémédiable. Le temps aura raison de nous et nous ne pouvons rien y faire. 

  

Nous sommes faits d’eau, de métaux, de minéraux. Nous ne sommes qu’un accident biologique et individuellement, notre bref passage sur terre ne laissera pas une grande trace dans l’histoire de l’humanité et encore moins dans celle de la planète. 

  

Je dois arriver à exprimer tout cela à travers mes images. Je gratte les visages et les corps, je les maltraite, je les peins, les triture, je m’invente une mixture pour arriver à mes fins, à ma faim, à ma soif d’expression. Mais si je veux représenter cette décrépitude, cette inquiétude face à la mort, je veux aussi montrer la soif de l’homme à continuer, à avancer, l’instinct primitif de survie, la procréation, l’évolution de l’espèce quoi qu’il se passe, encore et toujours évoluer : évolution.2.0, ré-évolution, révolution : rêve, love, évolution. 

Rêver, aimer, évoluer encore et toujours. 

  

Les hommes, le visage enfoncé dans les épaules, les yeux écarquillés, visages inquiets, moulages de bronze, d’acier, de pierre… sortes de masques mortuaires.  

  

Les femmes, statues immuables seins nus symbole de fécondité, la survie et le prolongement de l’espèce. 

  

Cette exposition veut laisser une interrogation sur notre décrépitude et sur le souvenir que nous laisserons. Les images vous sembleront violentes ou esthétiques suivant votre  propre regard face à la décrépitude et à cette disparition programmée. Maquillage coloré, ou corrosion du corps ? 

  

En tant qu’artiste, je ne prétends pas apporter de réponse, je confronte le spectateur à sa propre réalité. Pour ma part ces photos représentent une recherche artistique, un certain esthétisme, la marque du temps sur des sortes de statues modernes, un peu comme la patine du temps sur les nus de Mayol au jardin des Tuileries. 

  

Le 14 février 2015, le vernissage de la première présentation publique de l’exposition avait lieu à Alès. Organisée par Claire Valette de l’Association Culturelle Thalassa, elle regroupait mes photos et celles de Luce Dupont, photographe Aveyronnaise qui réalise un travail de nus essentiellement féminins d’une grande beauté et d’une immense sensibilité. Ses photographies en noir et blanc pour la plupart jouent avec un léger flou de mouvement et avec des voilages. Les corps sont montrés nus avec une pudeur magnifique et le regard du spectateur en arrive parfois à se demander de quelle partie du corps il s’agit. 

La direction de l’espace qui accueillait l’exposition a demandé à Claire de visionner les images avant l’exposition et a censuré certaines photos. J’ai échappé à ce massacre, Luce n’a pas eu la même chance… Certaines de ses photographies ont été censurées sous prétexte que l’on y voyait des fesses ou des poils pubiens souvent flous et derrière des voiles… Je rajoutais donc le petit texte qui suit à la fin de mon intervention, avant de laisser la parole à Luce Dupont. 

  

Certains ont une sorte de problème face à la nudité et à la représentation de corps nus, principalement en photographie. Ces mêmes personnes s’extasient souvent devant les tableaux de nus dans les musées ou des statues antiques, par exemple « l’origine du monde » de Gustave Courbet, qui pour ma part représente une belle prouesse technique mais est loin d’être d’un esthétisme démesuré. Les peintres ont souvent cherché une précision extrême au point que l’on puisse parfois avoir des interrogations sur certaines images : est-ce de la photo ou de la peinture ? Les réseaux sociaux regorgent de diaporamas de ce genre. Si la photo peut apporter une extrême précision, traiter le nu en photographie ne signifie pas faire de la pornographie. En ces temps troublés où des millions de personnes sont descendues dans la rue pour défendre la liberté d’expression face à la montée de certains intégrismes, il me paraît inquiétant que d’autres, au nom d’une certaine conception archaïque de la bienséance, censurent des images à la vision d’une fesse ou de quelques poils. J’y trouve là également une certaine forme d’intégrisme. La question qui reste à se poser est de savoir, dans un travail artistique comme celui que j’ai mené ou qu’a mené Luce, qui du modèle ou de l’artiste se dévoile le plus, et j’avoue avoir une certaine inquiétude sur l’avenir de l’humanité face à des gens pour qui la vision d’un corps nu est choquante. Comprennent qui peuvent. 

Gilles Morteveille 

Photographies 

COPYRIGHT GILLES MORTEVEILLE - REPRODUCTION MÊME PARTIELLE INTERDITE