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Photographe 

Novembre 2021 - Résidence artistique au Centre de la Mémoire

Objets retrouvés dans les ruines après le drame, exposés au mémorial.

Paysages autour et à Oradour, les bords de Glane à Oradour et Saint Junien où Jean Baptiste Corot a peint pendant quelques années la douceur de la vie limousine.

Comme beaucoup de gens, si je connaissais l’histoire d’Oradour sur Glane, j’étais incapable de situer le village sur une carte, centre de la France, rien de précis. C’est au hasard d’un trajet de vacances que je me suis retrouvé face à un panneau indiquant la direction, Oradour, 15km. On ne peut rester insensible au milieu de ce village entièrement détruit le 10 juin 1944, 643 martyrs assassinés et brûlés. Silencieusement, religieusement,  je déambule dans les rues mon appareil photo à la main. Je n’imaginais pas à ce moment-là créer un lien si fort avec le village et être amené à continuer ce travail de mémoire.

Je suis assis sur les marches des halles. J+7 que je suis là, mon boîtier à la main, il était impossible de repartir sans un dernier tour dans le village, les rues, le cimetière, l'église. Je suis assis là, les pierres me regardent. Depuis mon arrivée les pierres me regardent, m'observent. Je marche, le ciel m'accompagne de ses colères, de ses douceurs, de ses rayons sublimes comme pour me guider. Je photographie et il me semble que mon œil, mon bras, mon doigt sur le déclencheur sont guidés, que je ne contrôle pas tout.
Contrôler, se contrôler, contrôler mes émotions ; foutaises... Je suis arrivé avec une certaine appréhension : tu es déjà venu, il faut te concentrer sur l'image, le graphisme, la lumière, ne pas te laisser submerger... Bêtise. Comment serait-ce possible ?
Dès que je fus installé dans le charmant gîte que le Centre de la Mémoire m'offrait pour cette semaine de résidence, je suis venu au village. Une certaine timidité, un rendez-vous, des retrouvailles après une longue absence où l'on se demande comment l'autre va réagir, s'il se souvient de vous, s'il a changé, si vous avez changé... Je traverse le tunnel sous le regard des 643. J'avance à petits pas, les regarde aussi, l'impression d'être accueilli, les plaques blanches me dévisagent. Au bout, la lumière, le ciel valse ces nuages, quelques gouttes me baptisent. De nouveau submergé, impossible qu'il en soit autrement. Je gravis l'escalier lentement, pesant chaque marche. En haut, je m'arrête. Silence. Le village m'accueille, m'entoure, bienveillant, il me fait comprendre que mon émotion ne peut disparaître ou sommeiller, que je ne peux pas la mettre au fond de ma poche, mon mouchoir dessus pour ne pas qu'elle s'échappe. Les larmes me montent aux yeux, à la gorge. Mon pas est lent, je ne le contrôle pas. Je pensais savoir, quelle arrogance ! On ne sait pas, on ne peut pas savoir. J'avais passé du temps à me documenter, à lire, regarder des dizaines de reportages, les témoignages de Robert Hébras. On ne peut pas être prêt, on ne peut pas imaginer. Je me laisse envelopper par le village, il me prend la main, m’entraîne, me guide, guide mes pas, mon œil, déclenche pour moi. Je deviens l'outil du village, un nouveau témoin, nécessaire, avant d'autres, avant que tout ne finisse enfoui par la végétation, avant que le lierre n'ai enroulé chaque pierre de ses bras pour un repos ultime. Le village ne veut pas, il appelle les femmes, les enfants, les hommes, bouches closes et hurlantes à ne pas laisser faire le lierre, à garder le souvenir, à ne pas sombrer. Le village m'accueille, m'enveloppe avec une douceur infinie, pour saisir chaque larme au bord de chaque pierre.
Jean-Michel m'accompagne et me guide, il m'ouvre les entrailles du village, me raconte chaque maison, chaque recoin, les gens qui vivaient là, qui vivront là à jamais. J'entre dans les maisons, je suis invité malgré moi, malgré eux, j'avance à pas mesurés, j'entends la voix de Jean Michel, je refais le décor et tout s'anime. Les joies et les peines, le feux dans les cheminées l'hiver, le bouillonnement de la cuisine, le cliquetis de la machine à coudre, les enfants qui courent en riant, la cloche de l'école, le vieil instituteur passionné de cinéma et projetant des films en classe. La salle d'attente du docteur, la voiture garée près de l'arbre séculaire, le vélo posé là, en attendant... Visite au cimetière, dépôt de gerbe pour le jour des morts, le monument, les 643 gravés à jamais sur la pierre, puis j’erre entre les tombes. Samedi un couple âgé nettoyait un tombeau avec le plus grand soin : "c'est mon petit frère..."
Petit frère né et mort bien avant cet homme, digne, qui nettoie avec application la tombe de ce frère qu'il chérit sans l'avoir connu. Je chemine encore aux côtés de Jean-Michel, il me parle des familles, et de sa famille. Hortense, sa petite et frêle grand-mère, qui toute vêtue de noir a pendant des années traversé le village de jour en jour ne lâchant pas la main de sa fille Christiane, et cherchant inlassablement le présence d'Aimé qui n'est jamais revenu de l'école. Elle portera le deuil toute sa vie.
Le lendemain je déambule seul de nouveau, à pas lents, des détails s'offrent à moi, des objets resurgissent que je n'avais pas vus, ils m'appellent pour me raconter encore et encore, les voix s’emmêlent et se croisent voulant toutes m'en dire un peu plus sur la douceur de vivre du village, les espérances de chacun, la plaque de cheminée dont monsieur Valentin était si fier, l'escalier caché entre les pierres où les enfants jouent à
se courrir après, le bistrot à l'heure de l'apéritif et la cloche du tram qui m'invite à ne pas marcher au milieu de la voie. La petite gare dont les carreaux de faïence formant le nom du village ont disparu laissant sur le fronton le mot « ORAGE ».
Tout en bas coule la Glane, je descends à travers champs et déambule sous les arbres majestueux, les feuilles d'automnes déposent des taches de couleurs sur l'herbe verte, la rivière calme frémi à peine, le ciel ouvre ses nuages et les rayons filtrent à travers les feuilles ses couleurs chaudes.
Le village m'appelle, je retrouve Jean-Michel qui m'ouvre la porte du mémorial. De gros cubes de granit rose devant à l'origine servir d'urnes géantes abritent les objets retrouvés dans les ruines. Des paires de lunettes, des montres cassées, brûlées, calcinées et déformées par la chaleur des corps en flamme, du verre, des bouteilles recroquevillées, les pièces de monnaie, bon pour un franc, des sous noircis, la lampe à pétrole, les boutons de couleurs anciennes, et parmi les jouets, le petit âne qui, presque intact, attend avec une patience infinie le retour du petit bonhomme dont il était le favori. Au fond dans une vitrine le petit landau de fer, rouillé et criblé de balles de fusil mitrailleur.
Nous reprenons nos promenades au-delà des barrières protégeant l'intimité du village. Visite chez le boucher, le fourneau béant nous cacherait-il une terrine maison, fumante et odorante
? Le four du boulanger sous son amas de pierres, les rayons de soleil filtrant à travers les nuages, on a envie d'ouvrir la porte d'acier et de croquer à pleines dents dans une miche brûlante. Un peu partout des voitures déformées par la puissance des flammes et dont la tôle lutte avec le temps qui la grignote inlassablement.
Lorsque je suis seul mon pas ralentit. Chaque maison semble vouloir me retenir encore un peu, comme une invitation à venir prendre une verre, une tasse de café avec un petit four. Les discussions passionnées des bistrots m'interpellent, le coiffeur se moque taquin de ma coupe de cheveux improbable et de ma barbe mal taillée.
Alors, avant de repartir, je me suis assis là, sur les marches des halles, près du vieux chêne
de la Liberté, et je repense à cette semaine où le village m'a accueilli avec chaleur et bienveillance. Je regarde les pierres qui me regardent. Une grande ombre squelettique semble se glisser dans le Café Central, le ciel plutôt clair devient soudain noir et quelques rayons de soleil éclairent quelques façades recréant les grandes ombres aux fenêtres béantes. La lumière comme un cadeau, ça ne dure qu'une minute, le temps de prendre quelques dernières photos avant de repartir.
Je reviens, bientôt.

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